Rassurez vous, malgré un titre aussi abscon je ne vous assommerais pas d’un fastidieux cours de philosophie. Seulement d’un (petit) détour d’anthropologie.
Mise en situation :
Vous êtes dans le métro.
A l’autre bout de votre compartiment, vous observez -parce qu’il n’y a rien d’autre à faire dans le métro- une personne somme toute banale. Vous ne l’avez jamais vue de votre vie, encore moins à la télévision; elle pourrait être comme vous et moi, ce n’est même pas à cause de son style vestimentaire incroyablement plat que vous la dévisagez. Non, vous n’avez rien à faire, vous regardez donc le premier individu venu.
Certes, après quelques secondes d’observation globale, vous remarquez que cette personne a deux chaussettes de couleur différentes, que son pantalon est légèrement trop court (sinon on verrait pas les chaussettes…) et qu’il semble s’ennuyer tout autant que vous, mais ce ne sont pas ces détails qui vous l’ont fait choisir comme cible.
Pendant les trois secondes que dure votre interrogatoire passif, vous n’avez aucun scrupule. Vous ne vous demandez même pas ce qu’implique votre regard. A vrai dire vous ne pensez à rien d’autre qu’à cette personne qui, a priori, restera un inconnu pour vous. Un personnage de passage, qui a peu de chances de rester inscrit dans votre mémoire, mais qui aura eu l’incroyable chance d’occuper les 10 secondes entre l’arrêt de métro Sainte Anne et l’arrêt République.
Mais voilà. Par un quelconque phénomène mystique, lui aussi vous jette un regard. Vous avaient-il remarqué? Veut-il savoir qui est cette personne qui le regarde ainsi? A-t-il des dons de prescience? Discute-t-il avec un démon, lui, pendant ses moments de solitude, qui l’aura prévenu de votre indiscrétion?
Quoiqu’il en soit, dès que son regard croise le votre -notez que si vous regardiez ses chaussettes affreusement dépareillées à ce moment là, automatiquement, vous levez la tête pour le regarder dans les yeux- vous vous détournez de lui. Suivant la sensibilité des gens, vous rougissez.
Dès lors, vous ne le regarderez plus.
Ce petit échange vous parlera à tous, parce qu’il nous est à tous arrivé plusieurs fois dans notre vie de nous faire « cramer » comme ça, pendant que nous « mattions ». On peut également s’interroger sur le fait que ces deux mots « cramer » et « matter » soient rentrés en association dans le langage « des jeunes », comme s’ils étaient indissociables.
Le fait même qu’on attribue des verbes spécifiques aux étapes de cet échange dénote d’un besoin humain de décrire le phénomène avec des mots précis, relatif à l’importance qu’ils prennent dans nos rapports sociaux. Quant à l’origine étymologique de ces deux mots… cela me reste obscur. Mis à part « se faire cramer » qui me semble lié à la sensation brûlante de honte (?) lorsqu’on se fait remarquer pendant notre observation… je ne vois pas.
Quoi qu’il en soit, cet échange de regard entre inconnus semble être le reproche implicite d’une rupture de protocole culturel de notre civilisation occidentale, voire même française, d’où la sensation de gêne qui suit le « cramage ». C’est tout du moins ainsi que je le conçois, notamment à l’aide de la lecture d’un des grands chapitres de Les passions ordinaires (Anthropologie des Émotions) de David Le Breton, sans laquelle je ne me serais sans doute jamais posé de questions sur les échanges de regards.
En effet, on peut considérer le regard comme une caresse impalpable. On dit bien de « toucher avec les yeux » aux enfants quand on préférerait éviter de rembourser toute la vaisselle en porcelaine du magasin parce qu’on a mal éduqué ses chiards. C’est donc bien que nous sommes tous conscients que le regard « touche », mais d’une manière différente du tact réalisé avec la peau. C’est déjà moins dangereux.
Mais le fait est que regarder quelqu’un, c’est une forme de toucher. On découvre l’autre, on le met à nu avec ses yeux, on émet des suppositions sur sa vie, on cherche en quelque sorte à percer ses secrets et cela n’est pas accepté entre inconnus, car rien n’autorise à de tels échanges. Le regard que lance la cible au petit indiscret est une réprimande qui n’est même pas aggressive : c’est juste un « je t’ai repéré, cela ne me plaît pas que tu me touches du regard, tu es entré dans ma sphère privée sans mon accord donc évite de recommencer ».
La personne qui respecte un minimum les usages détournera aussitôt le regard, ayant compris qu’il était en tort; l’insolent ou l’inconscient continuera de dévisager cet inconnu.
Je m’y suis essayée il y a peu. Habituellement, dans ce genre de situation, je fais partie de ceux qui obéissent aussitôt à l’injonction tacite de la cible, mais là, je me suis efforcée de soutenir le regard d’un inconnu dans le métro (dont les chaussettes m’étaient totalement invisibles). S’en est suivi une véritable lutte : c’était à qui détournera le regard en premier. Il a cédé. Je ne m’en suis pas sentie soulagée ou triomphante pour autant, mais voyez : cet individu me reste en mémoire.
Pour mon exemple, j’ai prit le métro, mais le métro de rennes offre l’avantage d’être assez vaste et d’offrir une vue suffisamment large pour qu’on cible préférentiellement des inconnus loin de nous, ce qui atténue en partie le phénomène et autorise presque les échanges de regards. David Le Breton lui, parle brièvement des ritualités de regards entre inconnus dans des espaces plus confinés (l’ascenseur par exemple… tout le monde déteste l’ascenseur n’est ce pas?). Je me permet de le citer -ce qui vous permettra d’apprécier mon talent déplorable pour le phrasage en comparaison du sien- :
« L’interaction fortuite dans les transports en commun, les salles d’attente ou les ascenseurs prohibe les contacts visuels au delà de l’entrée d’un nouveau partenaire, accueilli généralement d’un bref sourire. La proximité physique rend le regarde de l’autre inconvenant et en fait éventuellement un signe de provocation ou de sans-gêne, un « abus de la situation ». Le visage se donne à la manière d’une enceinte sacrée de l’individu, le regard de l’autre ne peut s’y arrêter sans crainte d’embarrasser. Dans la promiscuité des transports en commun, il ajoute une menace intolérable, celle de se voir momentanément dérober son intimité, de perdre la jouissance de soi. Dans le wagon ou l’ascenseur, chacun demeure dans son univers privé, malgré les efforts exigés par le maintien d’une savante inattention malaisée à tenir quand l’autre est juste devant soi. La préservation de l’intimité du visage du vis à vis se réalise par un brouillage du regard qui interpose une sorte d’écran symbolique entre les acteurs. Position subtile, mais que chacun sait reconnaître d’emblée. De même que la transgression n’échappe à personne. » (chapitre V, Voir l’autre: regard et interactions, sous chapitre 2, ritualisation du regard)
(Incroyablement bien écrit, n’est-il pas?)
Les ritualités de regard sont passionnantes. L’anthropologie est passionnante. Je m’arrête sur ce point particulier qu’est le “matage et le cramage” entre inconnus, mais vous vous doutez bien qu’il existe foule d’autres aspects comportementaux ritualisés dans notre culture, et il y a déjà bien à faire rien qu’avec les échanges visuels. Le « matage et le cramage » est un des aspects fondamentaux de la séduction, encore faut-il bien mener son affaire; le regard du personnel médical (sujet sur lequel je compte bien me documenter un jour davantage) est particulier dans la mesure où il embrasse le corps dans son intimité la plus pure tout en conservant une objectivité qui le fait être accepté par le patient… mais quid du regard du personnel soignant sur les individus issus d’autres cultures? Les ritualités de regard entre individus du même sexe, de sexes différents… autant de sujets que de questions, que je me garderais bien de vous exposer les uns après les autres, surtout après un premier article aussi long et somme toute assez… barbant j’en ai bien peur !