Tapage nocturne
Trois heures du matin.
Pieds nus sur le goudron, en pyjama sous le manteau, frissonnant un peu. Accoudée au pont, les yeux vaguement posés sur le reflet d’un lampadaire dans l’eau. Un pur cliché. La fille seule sur le pont, en plein milieu de la nuit, qui regarde la rivière en contrebas. Plus loin, la rumeur de la nuit comme tant d’autres l’aiment. Bruyante et malodorante. Boire, brailler, glousser, vomir, baiser, pisser contre le mur, tituber, boire, vomir encore, vivre quoi. Vraiment? Vraiment? Alors c’est une bonne chose que la vie ait une fin.
Le type qui passe. Qui s’arrête. Qui hésite. Puis qui ose.
“Tu vas pas sauter quand même?”
Demi sourire. Le pur cliché. Pas envie de mourir! Non, bien au contraire, envie de vivre. J’ai tellement envie de vivre! Le type s’en va.
Qu’y a-t-il de si dramatique dans un peu de tapage nocturne? Pourquoi en faire tout un plat? Pourquoi me retrouver à attendre gentiment la pneumonie, toute seule sur un pont, pieds nus et en pyjama? Mes voisins m’ont assassinée. Un meurtre par omission. Tant et tant absorbés par la contemplation de leur nombril et par la recherche de leur satisfaction personnelle qu’ils en ont oublié l’être qui vit à côté d’eux. Je ne suis rien pour eux, ils ne sont rien pour moi. Alors pourquoi prendre ce tapage nocturne comme une attaque personnelle? La goutte d’eau. Elle a fait déborder le vase de mon amertume et de ma honte.
Combien de temps encore ce monde va-t-il durer? Combien de temps encore l’humanité va t-elle se survivre? Combien de temps encore avant qu’enfin, l’Homme ne disparaisse, et qu’enfin la honte cesse? Mon pessimisme n’est pas gratuit. Je n’en suis pas fière. J’aimerais penser autrement. Mais à chaque fois que je pose sur la balance d’un côté les mérites des humains et de l’autre leurs torts, la balance penche au point de s’effondrer du côté des torts. Nous sommes les seuls animaux doués de pensée. Quel don! Quel privilège! C’est incroyable en soi, la pensée! Un pouvoir immense, la liberté pure! La seule qui n’ait pas de limites. Mais si j’arrête un moment de caresser avec concupiscence mon petit nombril, que je m’élève tant bien que mal, que je regarde mon monde du plus haut que je puisse, que je remonte le temps et que je le laisse défiler ensuite, qu’est-ce que je vois? La rapide et inéluctable autodestruction de l’humanité. Civilisation? Progrès? Ponctuellement, localement oui, très certainement, mais jamais durablement, jamais globalement. Je fais le bilan de l’humanité et j’ai la nausée.
Je ne peux pas m’empêcher de mépriser ce que nous sommes et ce que nous avons été. Montrez moi le plus beau tableau du monde, faites moi écouter la plus belle des symphonie, présentez moi le plus altruiste des hommes, dans ma tête défilent des images de la cruauté et de la bêtise humaine comme on les connait tous. Je ne parle même pas de la guerre, des génocides, mais aussi de l’égoïsme et de la paresse ordinaire. La violence banalisée, adulée, admirée. La recette du bonheur, nécessairement matérialiste et sexuel. Oui, je sais, le grand amalgame! Je mélange tout, je touille et forcément, à la fin, la mixture n’a pas l’air appétissante! Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que la nature se régulerait mieux sans nous. Certes, les animaux se mangent, s’attaquent, laissent mourir les plus faibles, font parfois des choses absurdes et dangereuses pour eux-mêmes eux aussi. Mais ils ne parviendraient pas à eux seuls à se détruire et à détruire tout autour d’eux. Nous si.
Alors la mort est une bonne chose. La mienne d’abord. Elle me terrifie, m’empêche de dormir, me fait faire n’importe quoi de temps à autre, mais elle me console aussi. A un moment donné, (le plus tard possible malgré tout), je n’aurai plus honte. Je n’aurai plus à faire partie de ce monde, à tous les jours souffrir de mon impuissance et de mon appartenance à cette espèce ratée que sont les hommes. L’autre pensée qui me réconforte, c’est celle qui me susurre que de toute façon, dans quelques siècles, ou peut-être plus, les humains auront disparu de la surface de la Terre. J’en viens à espérer que cela arrivera bien. Que tout soit effacé. Et ma honte et mon amertume avec.
Comme la belle page blanche d’avant, celle que j’ai souillé de mes maux.
Je cherche une note plus légère pour finir, histoire de détendre la raideur de mes doigts et du cou de l’éventuel lecteur qui aurait survécu jusque là (le pauvre), mais j’ai du mal, je suis vraiment un tank à l’écrit, sans nuance, lourde et blindée au possible. Je m’en excuse et je m’arrête là. On ne pourra pas dire que je ne t’avais pas prévenu Grigri!






